Aides sociales : avant/après le tri algorithmique
Derrière la promesse d’une modernisation administrative se cache un système de profilage de masse des plus précaires. Nos journalistes ont enquêté sur les rouages des algorithmes de la Caisse d'Allocations Familiales (CAF) et la déshumanisation d'un service public à la dérive.
Un terminal informatique obsolète éclairant un bureau désert de l'administration sociale, ambiance clair-obscur dramatique.
C’est une révolution silencieuse, froide, menée à coups de lignes de code et de calculs de probabilités. Dans les couloirs feutrés de la Caisse Nationale des Allocations Familiales (CNAF), on l'appelle pudiquement le « modèle de score de risque ». Pour les millions d'allocataires qui dépendent du RSA, de la prime d'activité ou des aides au logement pour survivre, il s'agit d'une épée de Damoclès invisible.
Depuis plusieurs années, l'administration sociale française a délégué une partie de ses compétences d'évaluation à des algorithmes prédictifs. L'objectif affiché ? Détecter la fraude et optimiser les contrôles. Mais sur le terrain, notre enquête révèle une réalité bien différente : celle d'un tri social automatisé qui stigmatise les profils les plus vulnérables et détruit le dernier rempart humain de notre système de solidarité.
L’ère d'avant : le filet social à visage humain
Pour comprendre la violence du basculement, il faut se souvenir de ce qu'était l'instruction des dossiers avant l'automatisation généralisée. Certes, le système n'était pas parfait. Les délais d'attente étaient parfois longs, les formulaires complexes, et les erreurs de saisie fréquentes. Mais au cœur de la machine administrative subsistait un élément fondamental : l'agent de guichet.
L'évaluation d'une situation de précarité reposait sur l'appréciation humaine. Un allocataire dont la vie professionnelle était chaotique, marquée par des contrats courts et des périodes de chômage, pouvait expliquer sa situation. Les pièces justificatives étaient lues, analysées et contextualisées. En cas d'anomalie, le dialogue s'ouvrait avant la sanction. La relation d’aide, bien que perfectible, conservait une dimension d'accompagnement social.
L’ère d'après : la notation permanente et le "score de risque"
Aujourd'hui, chaque allocataire se voit attribuer une note de risque allant de 0 à 1, recalculée chaque mois par un algorithme. Plus la note est élevée, plus la probabilité d'être contrôlé – et de voir ses droits suspendus temporairement – augmente.
Nos recherches, s'appuyant sur les travaux de collectifs de défense des libertés numériques, démontrent que les variables de ce modèle statistique pénalisent systématiquement les vies instables. Avoir des revenus irréguliers, changer de logement, vivre en colocation ou simplement demander le RSA sont autant de facteurs qui font grimper le score de suspicion. L'algorithme ne cherche pas la fraude réelle, il cible la précarité structurelle.
En visitant Jean-Marc, l'un des allocataires ciblés par l'algorithme de la CAF dans l'Allier, nous découvrons un quotidien suspendu au fil d'une boîte mail vide. Derrière sa maison ouvrière, les branches d'un cerisier adulte ploient sous le poids des saisons, témoignant d'une stabilité domestique acquise par le travail de la terre, aujourd'hui menacée par une simple note de suspicion automatisée. Ce contraste entre la matérialité d'un foyer que l'on entretient pas à pas et la froideur d'une décision numérique illustre la rupture brutale provoquée par ces nouveaux outils de contrôle.
Comme nous le rappelons régulièrement dans nos enquêtes de fond, la numérisation forcée des services publics ne simplifie pas les démarches des usagers : elle dresse une barrière technologique infranchissable pour les exclus du numérique, tout en automatisant la méfiance de l'État à leur égard.
Les critères discriminants de l'algorithme
- L'instabilité des ressources : Les variations de revenus (contrats d'intérim, temps partiels) augmentent automatiquement le score de risque.
- La situation familiale : Les familles monoparentales et les personnes isolées sont sur-représentées dans les profils jugés "à risque".
- Le type de prestation : Les bénéficiaires du RSA et de l'AAH (Allocation aux Adultes Handicapés) subissent un taux de contrôle disproportionné.
La machine contre l'humain : des vies brisées en un clic
La conséquence directe de ce tri algorithmique est la multiplication des suspensions de droits injustifiées. Lorsque l'algorithme détecte une incohérence – souvent due à un bug de la plateforme de déclaration ou à un décalage de transmission de données par d'autres administrations –, le versement des aides est immédiatement gelé.
Pour les ménages qui vivent au centime près, une suspension de quelques semaines signifie l'impossibilité de payer le loyer, de faire les courses ou d'honorer les factures d'énergie. Les agents de la CAF, eux-mêmes dépassés par le nombre de dossiers générés par l'ordinateur, n'ont plus le temps d'étudier les dossiers de manière personnalisée. Ils sont devenus les exécutants d'une rationalisation comptable qui broie les vies humaines.
Face à cette dérive, des voix s'élèvent pour réclamer la transparence totale du code source utilisé par la CNAF. Tant que ces formules mathématiques resteront protégées par le secret industriel ou administratif, les citoyens seront condamnés à subir les verdicts arbitraires d'une justice algorithmique sans juge ni contradictoire.